…Like Clockwork — Queens of the Stone Age : l’album d’un homme revenu de l’enfer

David Marlow David Marlow Rock/Metal 6 min de lecture
…Like Clockwork — Queens of the Stone Age : l’album d’un homme revenu de l’enfer

Il y a des albums qui ne se racontent pas. Ils se vivent, se subissent, se survivent. …Like Clockwork, sixième opus des Queens of the Stone Age, sorti le 3 juin 2013 sur Matador Records, est de ceux-là. Je me souviens encore du jour où je l’ai mis pour la première fois sur la platine — une platine Pioneer que mon père avait ramenée de San Jose dans les années quatre-vingt. Dehors, le soleil de Los Angeles cognait sur l’asphalte comme un marteau. Dedans, Josh Homme me fracassait le crâne avec une douceur presque obscène.

Quand la mort passe et que tu en fais un disque

Pour comprendre …Like Clockwork, il faut d’abord comprendre ce qui l’a précédé. En novembre 2010, Josh Homme subit une opération au genou qui tourne au cauchemar. Complication anesthésique. Son cœur s’arrête. Cliniquement mort quelques instants. Quand il revient, ce n’est plus tout à fait le même homme. Il dira plus tard dans une interview à Rolling Stone : « Je suis revenu différent. Moins patient avec la médiocrité. Plus obsédé par ce qui compte vraiment. »

Ce disque, c’est ça. Une descente aux enfers mise en musique. Une catharsis de cinquante minutes que vous n’oublierez pas de sitôt.

Pochette ...Like Clockwork QOTSA
Matador Records — 2013

Matador Records : le label qui osait encore

QOTSA avait quitté Interscope Records après l’ambigu succès de Era Vulgaris (2007). Signer chez Matador en 2013, c’était un choix politique autant qu’artistique. Matador — fondé en 1989 à New York par Chris Lombardi — est l’un des derniers grands indépendants américains qui croit encore au disque comme objet de pensée. Pavement, Yo La Tengo, Cat Power… un catalogue qui ressemble davantage à une bibliothèque bien tenue qu’à une maison de disques classique. Ma mère, qui a grandi à Lyon avec Rimbaud et Céline sur la table de nuit, m’aurait dit que Matador, c’est l’éditeur qui publie encore de la vraie littérature dans un monde de romans de gare.

Les musiciens : un casting de rêve éveillé

Le line-up de …Like Clockwork mérite qu’on s’y arrête. Autour de Homme gravitent des gens qui n’avaient aucune raison d’être là — et c’est précisément pour ça que c’est parfait.

  • Troy Van Leeuwen (guitare, claviers) — cofondateur de l’identité sonore de QOTSA depuis 2002, anciennement chez A Perfect Circle.
  • Michael Shuman (basse) — nervosité de jeune fauve, présent depuis Era Vulgaris.
  • Dean Fertita (claviers, guitare) — également dans The Dead Weather. Un touche-à-tout que Jack White lui-même a repéré.
  • Dave Grohl (batterie) — rentré d’urgence d’une tournée des Foo Fighters après avoir appris la quasi-mort de son ami Homme. Il joue avec une violence tendre qu’on ne lui connaissait plus depuis Nevermind.
  • Nick Oliveri (basse) — l’ancien acolyte viré en 2004, de retour le temps d’un morceau. Une réconciliation symbolique chargée d’électricité.
  • Trent Reznor (Nine Inch Nails) — sa noirceur industrielle plane sur « Kalopsia ».
  • Elton John — Sir Elton au piano sur « Fairweather Friends ». Homme l’a appelé directement. Elton a dit oui sans même écouter le morceau.
  • Mark Lanegan (†2022) — la voix la plus grave et hantée du rock américain prête ses cordes sur deux titres.
  • Alex Turner (Arctic Monkeys) — alors en pleine gloire post-AM, il contribue au chant sur la chanson-titre.

Ce disque ressemble à une soirée chez quelqu’un qui sait qu’il pourrait être mort, et qui a invité tous ceux qu’il aime pour fêter d’être encore là.

Piste par piste : une descente organisée

« Keep Your Eyes Peeled » — Ouverture lente, menaçante, presque cinématographique. Un drone de guitare qui ressemble à ce que vous entendriez si vous vous réveilliez dans une salle d’opération.

« I Sat by the Ocean » — Le single évident. Groove immédiat, riff accrocheur, paroles venimeuses sur la trahison. Du QOTSA à l’état pur.

« The Vampyre of Time and Memory » — La chanson la plus fragile que Homme ait jamais enregistrée. Piano, voix à nu, presque rien d’autre. Une confession bouleversante. Ma mère, si elle avait connu ce morceau, aurait sans doute pensé à Baudelaire.

« If I Had a Tail » — Grohl derrière la batterie, ça ne s’explique pas, ça se ressent dans les cervicales. Riff de serpent, basse hypnotique.

« My God is the Sun » — Le désert de Californie du Sud condensé en quatre minutes. Riff droit, soleil écrasant, distorsion généreuse. Physique, brutal, libérateur.

« Kalopsia » — Terme grec signifiant « voir les choses plus belles qu’elles ne sont ». Avec Reznor dans l’ombre, le morceau avance comme une hallucination douce-amère.

« Fairweather Friends » — Elton John au piano, Lanegan au chant. Une ballade de fin du monde, quelque part entre Bowie et les Stones.

« Smooth Sailing » — Lascif et menaçant à la fois. Le genre de morceau qui vous donne envie de rouler à 140 sur l’autoroute de nuit, fenêtres baissées.

« I Appear Missing » — Peut-être le morceau le plus autobiographique. Homme décrit sa propre mort et son retour. Huit minutes qui commencent tranquillement et finissent en chaos contrôlé.

« …Like Clockwork » — La chanson-titre avec Alex Turner ferme l’album dans un murmure acoustique, intime, vulnérable.

Grammy, Billboard et une évidence

…Like Clockwork entre directement à la première place du Billboard 200 — une première pour QOTSA. Il remporte le Grammy du Meilleur Album de Rock en 2014. NME lui donne 10/10, Pitchfork 8.6. Ce qui frappe davantage que les chiffres, c’est l’unanimité émotionnelle : tout le monde a eu l’impression de recevoir quelque chose d’intime.

Je me souviens d’en avoir parlé avec un vieux copain de lycée, un guitariste qui avait grandi à Bordeaux et vénérait ZZ Top. Il m’avait dit : « Ce disque, c’est le genre de truc que tu écoutes quand tu réalises que tu n’es pas immortel. » Il avait raison.

Un album testament

Il existe une poignée de disques dans l’histoire du rock qui ne seraient pas ce qu’ils sont sans le poids de la mort qui rôde autour. The Downward Spiral de Nine Inch Nails. OK Computer de Radiohead. Dirt d’Alice in Chains. …Like Clockwork appartient à cette famille.

Josh Homme est revenu de quelque chose que peu de gens traversent. Et plutôt que de faire semblant que rien ne s’était passé, il a tout mis dans le disque. La peur. La gratitude. La colère. L’amour absurde pour ses amis.

Treize ans après sa sortie, …Like Clockwork n’a pas vieilli d’un jour. Il a seulement gagné en profondeur, comme tous les grands textes. Mettez-le ce soir. Éteignez les lumières. Laissez-le faire.

— David Marlow, San Francisco, avril 2026.
Écouté sur vinyle, avec un bourbon correct et la fenêtre ouverte sur le soir.

David Marlow

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