L’État français bascule vers Linux et les logiciels libres : retour sur vingt ans d’un pari souverain

Olivier Tech Olivier Tech Univers du Libre 11 min de lecture
L’État français bascule vers Linux et les logiciels libres : retour sur vingt ans d’un pari souverain

Le 8 avril 2026, lors d’un séminaire interministériel organisé à l’initiative du Premier ministre, la Direction Interministérielle du Numérique annonçait officiellement sa sortie de Windows au profit de Linux. Elle enjoignait dans la foulée chaque ministère à formaliser, avant l’automne, un plan de réduction des dépendances numériques extra-européennes. Pour qui suit ce dossier depuis vingt ans, l’événement ne tombe pas du ciel. Il est l’aboutissement d’une trajectoire longue, parfois laborieuse, mais cohérente. Retour sur une mutation profonde de l’État français.

Le 8 avril 2026, une déclaration sans équivoque

Le ministre délégué à l’Intelligence artificielle et au Numérique, David Amiel, a formulé les choses avec une clarté inhabituellement directe dans la communication publique française : « L’État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance. Nous ne pouvons plus accepter que nos données, nos infrastructures et nos décisions stratégiques dépendent de solutions dont nous ne maîtrisons ni les règles, ni les tarifs, ni l’évolution, ni les risques. »

La délégué ministérielle Anne Le Hénanff a complété ce cadrage : « La souveraineté numérique n’est pas optionnelle. C’est une nécessité stratégique. »

Concrètement, le plan couvre sept domaines critiques : les postes de travail et systèmes d’exploitation, les outils collaboratifs et de communication, les solutions antivirus et de sécurité, l’intelligence artificielle et les algorithmes, les bases de données et le stockage, la virtualisation et l’infrastructure cloud, enfin les équipements réseau et télécommunications. Chaque ministère, y compris ses opérateurs, devra rendre sa feuille de route avant l’automne 2026.

L'Assemblée Nationale, symbole de la souveraineté numérique française
Séminaire interministériel du 8 avril 2026 — Paris décide de reprendre la main sur son destin numérique.

Vingt ans de terrain déjà balisé

Ceux qui présentent la décision d’avril 2026 comme une rupture soudaine méconnaissent l’histoire. La France construit cette politique depuis le début des années 2000, avec une constance remarquable à travers les alternances politiques.

En 2004, la Gendarmerie nationale amorce sa transition en abandonnant Microsoft Office au profit d’OpenOffice. En 2005, l’ADAE, ancêtre de la DINUM, crée le groupe MIMO (Mutualisation Interministérielle pour une Bureautique Ouverte), chargé de coordonner l’adoption des logiciels libres dans les ministères. En 2006, la Gendarmerie complète sa migration bureautique en adoptant Firefox et Thunderbird sur l’ensemble de son parc.

En 2008, le pas décisif est franchi : la Gendarmerie nationale lance le projet GendBuntu, une distribution Ubuntu personnalisée destinée à remplacer Windows sur la totalité de ses postes de travail. À la même époque, onze ministères déploient LibreOffice sur plus de 500 000 postes. Le mouvement est réel, ancré, irréversible.

Le 19 septembre 2012, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault signe une circulaire qui marque un tournant institutionnel majeur. Pour la première fois, un chef de gouvernement français invite formellement tous les ministères à considérer de manière prioritaire l’usage des logiciels libres dans leurs systèmes d’information. La circulaire recense les succès déjà engrangés et trace les axes d’une politique cohérente.

En 2013, le Socle Interministériel de Logiciels Libres (SILL) est créé. Ce catalogue officiel recense les logiciels libres recommandés par l’État, validés par des agents publics référents issus de l’ensemble des ministères. Il compte aujourd’hui 530 entrées et est accessible au public sur code.gouv.fr/sill. En avril 2021, une nouvelle circulaire du Premier ministre institue au sein de la DINUM une mission dédiée aux logiciels libres et aux communs numériques, rebaptisée en septembre 2024 pôle Open Source et Communs Numériques.

La Gendarmerie nationale, laboratoire grandeur nature

Le cas de la Gendarmerie nationale mérite qu’on s’y arrête longuement, car il répond par avance à tous les arguments habituellement opposés à la migration vers Linux dans les grandes organisations.

Le projet GendBuntu, lancé en 2008, visait initialement 70 000 postes. Il a progressé au rythme de 5 000 à 15 000 machines par an, sans rupture de service, sans arrêt des opérations, dans un contexte opérationnel exigeant. En juin 2024, 103 164 postes fonctionnaient sous GendBuntu, soit 97 % du parc informatique de l’institution.

La Gendarmerie précise que cette migration lui économise plusieurs millions d’euros par an en licences logicielles. Au-delà du calcul financier, le projet a démontré qu’une organisation de 100 000 agents, gérant des missions critiques de sécurité publique, peut fonctionner sans les produits Microsoft sur ses postes de travail. Ce précédent est aujourd’hui la référence que cite chaque responsable informatique public qui doit justifier la faisabilité d’une migration.

Le colonel Stanislas de Maupeou, qui a piloté les premières phases du projet, avait formulé en 2013 une phrase restée célèbre dans le milieu : « La migration de 70 000 postes sous Linux est pour nous un non-événement. » Ce non-événement est devenu, avec le recul, l’un des plus grands succès de gestion informatique de l’administration française.

Le SILL : cartographie du possible

Le Socle Interministériel de Logiciels Libres n’est pas une liste de vœux. C’est un catalogue opérationnel, maintenu par des agents en exercice qui utilisent les logiciels qu’ils référencent. Pour qu’un logiciel entre dans le SILL, deux conditions doivent être réunies : son code source doit être publié sous une licence libre reconnue par la FSF ou l’OSI, et il doit être effectivement déployé dans au moins une institution publique ou installé par un agent sur son poste de travail.

Avec 530 logiciels référencés en 2025, le SILL couvre l’intégralité du spectre des besoins informatiques d’une administration moderne : suite bureautique, messagerie, visioconférence, gestion de mots de passe, système d’information géographique, PAO, bases de données, virtualisation, sécurité réseau. La plupart des outils cités dans les plans ministériels d’avril 2026 figurent dans ce catalogue depuis plusieurs années.

La Suite Numérique : l’espace de travail souverain

Lancée officiellement le 23 mai 2024 par le ministre Stanislas Guerini à l’occasion de VivaTech, La Suite Numérique représente l’effort le plus ambitieux jamais conduit par l’État français pour créer un environnement de travail collaboratif souverain. L’objectif est d’équiper 2,5 millions d’agents.

L’architecture technique repose exclusivement sur des standards ouverts et des logiciels libres. Voici les composants principaux.

  • Tchap : la messagerie instantanée sécurisée de l’État, basée sur le protocole Matrix. Interopérable par nature, elle garantit que les messages des agents publics ne transitent pas par des serveurs américains.
  • Visio : la solution de visioconférence interministérielle, construite sur Livekit et Jitsi. Elle a progressivement remplacé Zoom et Microsoft Teams pour les réunions des agents publics.
  • Grist : le tableur collaboratif souverain, basé sur Grist Core. Passé de 1 000 utilisateurs mensuels en 2024 à 15 000 début 2026, il constitue l’un des succès les plus visibles de La Suite.
  • Doc : l’éditeur de documents collaboratif, conçu pour remplacer Google Docs et Word Online dans les usages quotidiens des équipes.
  • FranceTransfert : le service d’envoi sécurisé de fichiers volumineux, hébergé sur des serveurs français.
  • L’Assistant IA : développé en partenariat avec Mistral AI, hébergé en France, il offre aux agents un assistant de rédaction et d’analyse sans transfert de données vers des plateformes étrangères.

En janvier 2026, l’État a mandaté le remplacement de Microsoft Teams et Zoom par Visio pour l’ensemble des 2,5 millions d’agents d’ici 2027. La Caisse Nationale d’Assurance Maladie a annoncé en avril 2026 la migration de ses 80 000 agents vers Tchap, Visio et FranceTransfert.

LibreOffice et la bureautique libre

LibreOffice reste la pièce maîtresse de la stratégie bureautique de l’État. Maintenu par la Document Foundation, il offre un traitement de texte (Writer), un tableur (Calc), un outil de présentation (Impress), un éditeur de bases de données (Base) et des outils de dessin vectoriel et d’équations. La compatibilité avec les formats Microsoft Office est fonctionnelle pour l’immense majorité des usages courants.

Onze ministères l’ont déjà déployé sur 500 000 postes de travail. Sa présence dans le SILL date de la première version du catalogue. Sa robustesse n’est plus à démontrer dans un contexte professionnel intensif.

Autour de LibreOffice, l’écosystème libre propose des outils complémentaires pleinement matures : GIMP pour la retouche d’image, Inkscape pour l’illustration vectorielle, Scribus pour la mise en page professionnelle, Thunderbird pour la messagerie électronique, Firefox pour la navigation web. Ces logiciels figurent tous dans le SILL et sont déployés dans de nombreuses administrations.

2026 : rupture ou aboutissement ?

La décision du 8 avril 2026 est souvent présentée dans la presse grand public comme une rupture spectaculaire. Elle est en réalité l’aboutissement logique de deux décennies de travail patient. Ce qui change en 2026, c’est l’échelle, la contrainte, et le calendrier. Chaque ministère a désormais une obligation formelle de résultat, avec une date butoir.

Le contexte géopolitique a accéléré les consciences. La dépendance des administrations européennes envers les services cloud américains, les questions de protection des données sensibles sous le RGPD, les tensions commerciales et tarifaires, les risques liés aux positions de monopole des grands éditeurs : autant de facteurs qui ont transformé ce qui était une préférence idéologique en impératif stratégique.

La DINUM elle-même montrera l’exemple en migrant ses 250 agents depuis Windows vers Linux. Ce choix symbolique est aussi un signal fort adressé à l’ensemble de l’écosystème informatique public : la migration n’est pas une expérimentation, c’est une politique.

Linux pour tous : ne jetez pas votre machine

Ce mouvement institutionnel ouvre une réflexion que chaque utilisateur devrait mener pour son propre ordinateur. Le 14 octobre 2025, Microsoft a mis fin au support de Windows 10. Des dizaines de millions de machines, parfaitement fonctionnelles, se sont retrouvées exclues des mises à jour de sécurité. Windows 11 impose des exigences matérielles que beaucoup de ces appareils ne satisfont pas. La décision s’est imposée à des millions d’utilisateurs : acheter un nouveau PC ou trouver une alternative.

Cette alternative existe. Elle s’appelle Linux, et elle est gratuite, sûre, maintenue, et accessible même pour un utilisateur n’ayant aucune expérience préalable de ce système.

Linux Mint est la distribution recommandée pour toute personne venant de Windows. Son interface ressemble suffisamment à Windows 10 pour que la transition soit immédiate. Elle est légère, stable, et dispose d’un gestionnaire de logiciels graphique simple d’utilisation. Un PC d’une dizaine d’années reprend une vie pleinement fonctionnelle sous Linux Mint.

Ubuntu est la distribution la plus connue et la plus documentée au monde. Elle est maintenue par la société Canonical, bénéficie d’un support LTS (Long Term Support) de cinq ans sur ses versions stables, et dispose d’une communauté d’entraide immense. C’est le choix naturel pour un utilisateur qui souhaite une plateforme robuste et bien supportée.

Fedora s’adresse à un public un peu plus technique, curieux des innovations récentes. C’est la distribution de référence de la communauté Red Hat, qui intègre les dernières avancées du noyau Linux et des environnements de bureau. Elle convient très bien à un développeur ou à un professionnel souhaitant rester à la pointe.

Les anciens Mac sous processeurs Intel, dont le support par Apple se réduit progressivement, se prêtent également très bien à une installation Linux. Un MacBook Air de 2015 ou un iMac de 2014 retrouve sous Ubuntu ou Linux Mint une vitesse et une stabilité que des versions récentes de macOS ne lui accordent plus.

La question n’est plus de savoir si Linux est prêt. Elle est de savoir si vous êtes prêt à constater par vous-même que vingt ans de développement collaboratif mondial ont produit un système d’exploitation mature, élégant, respectueux de votre vie privée, et parfaitement adapté aux usages quotidiens d’un utilisateur moderne.

L’État français l’a compris. La Gendarmerie nationale le pratique depuis seize ans. Il est peut-être temps d’en faire autant.

— Olivier, avril 2026.
Chroniqueur tech depuis 2004. Utilisateur Linux quotidien depuis 2007.

Olivier Tech

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