Bohren & Der Club Of Gore : l’ambiance sombre de Black Earth
Bohren & Der Club Of Gore nous livre avec Black Earth (2016) une œuvre qui mérite qu’on s’y attarde.
Bohren & Der Club Of Gore : quand le black metal s’endort dans le velours de la nuit
Il y a des disques qui ne s’écoutent pas. Ils s’infusent, comme un thé trop fort laissé à macérer dans l’obscurité d’une cuisine, à trois heures du matin, quand les murs semblent respirer au rythme des basses fréquences. Black Earth, quatrième album de Bohren & Der Club Of Gore, est de ceux-là. Sorti en 2002 (et non en 2004, comme une erreur tenace le laisse parfois croire), ce chef-d’œuvre du « doom jazz » ou du « black metal atmosphérique » – les étiquettes peinent à cerner sa singularité – est une expérience sensorielle avant d’être une œuvre musicale. Une plongée dans les abysses d’un club enfumé, où le saxophone pleure comme une âme en peine et où la contrebasse gronde comme un orage lointain, menaçant mais jamais tout à fait là.
Pour comprendre Black Earth, il faut d’abord accepter de se perdre. Perdre ses repères, perdre le fil du temps, perdre jusqu’à l’idée même de structure. Bohren & Der Club Of Gore ne composent pas des morceaux, ils tissent des atmosphères. Leurs titres, souvent longs et hypnotiques, s’étirent comme des ombres au crépuscule, sans début ni fin clairement marqués. Midnight Black Earth, qui ouvre l’album, est un exemple parfait de cette approche : dix minutes de ténèbres sonores, où le saxophone de Christoph Clöser serpente entre les notes graves du Fender Rhodes de Morten Gass, tandis que la batterie de Thorsten Benning et la contrebasse de Robin Rodenberg posent un groove si lent qu’il en devient presque imperceptible. On n’écoute pas cette musique, on la subit. Ou plutôt, on s’y abandonne, comme on s’abandonnerait au sommeil après une nuit blanche.
Le paradoxe de Bohren, c’est que leur musique, pourtant née dans l’univers du metal extrême, en a rejeté toutes les conventions. Le groupe, formé en 1992 dans la Ruhr, en Allemagne, a commencé par jouer un death metal brut et sans concession. Mais très vite, quelque chose a basculé. Une fascination pour le jazz des années 50 et 60, pour le blues des clubs enfumés de Chicago, pour les bandes originales de films noirs signées Angelo Badalamenti ou John Carpenter. Black Earth est le fruit de cette alchimie improbable : le poids, la lenteur et la noirceur du doom metal, fusionnés avec la sophistication harmonique et l’improvisation du jazz. Le résultat est une musique qui semble venir d’un autre temps, ou peut-être d’un autre monde.
Prenez Grave Wisdom, deuxième piste de l’album. Le titre, évocateur, donne le ton : une sagesse funèbre, une connaissance acquise dans l’ombre. Le morceau commence par un riff de Rhodes obsédant, presque minimaliste, qui rappelle les expérimentations de Miles Davis sur In a Silent Way. Puis le saxophone entre en scène, jouant une mélodie si simple qu’elle en devient hypnotique. Il n’y a pas de virtuosité ici, pas de démonstration technique. Juste une émotion brute, une mélancolie si dense qu’elle en devient presque physique. On imagine sans peine cette musique accompagnant les errances d’un détective solitaire dans les rues désertes d’une ville fantôme, ou les cauchemars d’un insomniaque condamné à errer dans les couloirs de son propre esprit.
Mais Black Earth n’est pas qu’un album de jazz sombre. Il y a aussi, en filigrane, une dimension metal qui ne demande qu’à émerger. Écoutez Constant Fear, avec ses nappes de mellotron qui évoquent les paysages sonores de Black Sabbath ou de King Crimson. Ou encore The Art of Dying, où la contrebasse de Robin Rodenberg prend des allures de riff doom, lourd et implacable. Bohren joue avec ces références, les distord, les étire jusqu’à ce qu’elles perdent leur sens originel. Leur musique est un palimpseste, où se superposent les influences sans jamais se laisser réduire à l’une d’entre elles.
Ce qui frappe le plus dans Black Earth, c’est sa capacité à créer une tension permanente, sans jamais la résoudre. Les morceaux de Bohren sont comme des équations mathématiques impossibles : ils posent des questions, mais refusent d’y répondre. Ils installent une ambiance, une humeur, puis la laissent flotter, comme un nuage de fumée qui ne se dissiperait jamais. Cette approche peut dérouter, voire frustrer. Après tout, nous sommes habitués à une musique qui nous prend par la main, qui nous guide du couplet au refrain, du climax à la résolution. Bohren, eux, nous lâchent dans le noir et nous laissent trouver notre chemin. Ou pas.
Cette absence de résolution est peut-être ce qui rend Black Earth si addictif. On revient sans cesse à cet album, comme on revient à un rêve dont on aurait oublié la fin. On cherche quelque chose, une réponse, une émotion, une catharsis. Mais Bohren ne nous offrent jamais cette satisfaction. Leur musique est un miroir tendu vers nos propres abîmes. Elle ne nous dit pas quoi ressentir, elle nous invite simplement à plonger.
Il y a quelque chose de profondément cinématographique dans Black Earth. Pas seulement parce que la musique de Bohren a souvent été utilisée dans des films ou des séries (on pense notamment à Twin Peaks, dont l’influence est évidente), mais parce qu’elle fonctionne comme une bande originale sans images. Chaque morceau évoque des scènes, des atmosphères, des personnages. Midnight Black Earth pourrait illustrer une scène de crime dans un polar des années 70, avec un détective alcoolique et une femme fatale aux lèvres trop rouges. Grave Wisdom serait la musique d’un enterrement sous la pluie, où les vivants pleurent en silence tandis que les morts observent, impassibles. Et The Art of Dying ? Une descente aux enfers, lente et inexorable, où chaque note est un pas de plus vers l’inconnu.
Cette dimension visuelle est renforcée par la production de l’album, signée par le groupe lui-même. Black Earth est un disque chaud, organique, presque tactile. Les instruments semblent enregistrés en direct, dans une pièce aux murs épais, où chaque note résonne comme un écho lointain. Le saxophone de Christoph Clöser a une texture presque charnelle, comme s’il était joué à travers un voile de brume. Le Rhodes de Morten Gass, quant à lui, sonne comme une relique d’un autre âge, un instrument sorti tout droit d’un studio des années 70. Cette production soignée, presque artisanale, donne à l’album une présence physique rare. On a l’impression de toucher la musique, de sentir son poids, sa chaleur.
Bohren & Der Club Of Gore ont souvent été comparés à des groupes comme The Kilimanjaro Darkjazz Ensemble ou Dale Cooper Quartet & The Dictaphones, qui explorent eux aussi les territoires du jazz sombre et du metal atmosphérique. Mais là où ces formations jouent parfois la carte de l’expérimentation pure, Bohren restent ancrés dans une forme de classicisme. Leur musique est accessible, presque immédiate, malgré sa complexité sous-jacente. Elle ne demande pas d’effort d’écoute, juste une ouverture d’esprit et une certaine tolérance à l’ennui. Car oui, Black Earth peut sembler ennuyeux, si l’on s’attend à des hooks accrocheurs ou à des mélodies entraînantes. Mais c’est un ennui fécond, un ennui qui ouvre les portes de la perception, comme le disait Huxley.
Il y a une forme de spiritualité dans cette musique. Pas au sens religieux du terme, mais plutôt une quête de transcendance à travers le son. Bohren ne cherchent pas à divertir, ni même à émouvoir au sens traditionnel du terme. Ils cherchent à créer un espace, une bulle sonore où l’auditeur peut se perdre et, peut-être, se retrouver. Black Earth est un album qui se vit plus qu’il ne s’écoute. Une expérience presque mystique, où la musique devient un vecteur d’introspection.
En cela, Bohren & Der Club Of Gore rejoignent une longue tradition de musiciens qui ont fait de la lenteur et de la répétition un outil de transe. On pense à Music for 18 Musicians de Steve Reich, aux drones de La Monte Young, ou encore aux expérimentations de Brian Eno sur Discreet Music. Mais là où ces artistes jouent souvent la carte de la pure abstraction, Bohren gardent un pied dans le réel. Leur musique reste ancrée dans le blues, dans le jazz, dans le rock. Elle est à la fois familière et profondément étrangère, comme un rêve qui mêlerait des éléments de notre vie quotidienne à des paysages oniriques.
Vingt ans après sa sortie, Black Earth n’a pas pris une ride. Il reste une œuvre intemporelle, un jalon dans l’histoire d’une musique qui refuse les catégories. Bohren & Der Club Of Gore ont réussi l’exploit de créer un son unique, reconnaissable entre mille, tout en restant fidèles à leurs influences. Leur musique est à la fois un hommage et une réinvention, un pont jeté entre le passé et le présent, entre le metal et le jazz, entre l’ombre et la lumière.
Si vous ne connaissez pas encore Black Earth, laissez-vous tenter. Mais attention : cette musique ne se consomme pas à la légère. Elle demande du temps, de l’attention, et une certaine disposition d’esprit. Elle ne vous offrira pas de réponses toutes faites, ni de mélodies faciles à retenir. En revanche, elle vous offrira une expérience unique, une plongée dans les profondeurs de votre propre inconscient. Et peut-être, si vous vous laissez porter, une forme de paix.
Car au fond, Black Earth est un album sur l’acceptation. L’acceptation de l’ennui, de la mélancolie, de l’obscurité. L’acceptation que certaines questions n’ont pas de réponse, et que certaines émotions ne peuvent s’exprimer avec des mots. Bohren & Der Club Of Gore ont compris cela mieux que quiconque. Et c’est ce qui fait de Black Earth un chef-d’œuvre absolu.
Sources
Les informations et analyses présentées dans cet article s’appuient sur plusieurs sources en ligne, dont les critiques et descriptions disponibles sur AllMusic, Sputnikmusic, PopMatters, et Tiny Mix Tapes. Les discussions et retours d’expérience des auditeurs sur Reddit ont également nourri cette chronique.
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