Eminem – Music To Be Murdered By : Analyse d’un album sombre et technique
Eminem, Music To Be Murdered By : l’ego en surchauffe et les limites du comeback
Il y a quelque chose de désespérément cyclique dans la carrière d’Eminem. Chaque nouvel album semble répondre au précédent par une surenchère de provocation, comme si le rappeur de Detroit ne pouvait exister qu’en réaction à lui-même. Music To Be Murdered By, sorti sans annonce en janvier 2020, s’inscrit dans cette logique : après le décevant Revival et le rageur Kamikaze, ce seizième projet se présente comme une tentative de réconciliation entre virtuosité technique et pertinence thématique. Le résultat ? Un disque inégal, où les éclairs de génie côtoient des moments d’autosatisfaction stérile.
L’album s’ouvre sur une déclaration d’intention : « Premonition » plante le décor avec une production cinématographique, entre cuivres dramatiques et basses sourdes, tandis qu’Eminem y déclame ses obsessions habituelles—la mort, la célébrité, la paranoïa. Le ton est donné : ici, le rappeur joue les Alfred Hitchcock du hip-hop, s’inspirant du thème du meurtre pour structurer un projet où chaque morceau devient une scène de crime potentielle. Le concept, inspiré par le producteur Jeff Bass et l’album éponyme de Hitchcock, est astucieux sur le papier. Mais comme souvent chez Eminem, l’exécution peine à suivre l’ambition.
Les meilleurs moments de Music To Be Murdered By sont ceux où le MC lâche prise. « Darkness », pièce maîtresse du disque, tente une plongée dans l’esprit du tueur de la fusillade de Las Vegas en 2017. Sur une mélodie hypnotique et des flows sinueux, Eminem alterne entre introspection et mise en abîme de sa propre notoriété, avec des punchlines comme « If I bet you I’ll be in tomorrow’s paper, who would the odds favor? ». Le morceau, soutenu par un clip percutant qui se conclut par un appel à voter, est sans doute l’effort le plus abouti de l’album—même si l’on peut questionner la légitimité d’Eminem à s’approprier une telle tragédie. Ailleurs, « Godzilla », avec ses changements de tempo frénétiques et son featuring explosif avec Juice WRLD, rappelle que le rappeur reste un technicien hors pair quand il daigne se concentrer sur son craft plutôt que sur ses rancœurs.
Car c’est là que le bât blesse. Music To Be Murdered By est lesté par les mêmes travers que ses prédécesseurs : un ego démesuré, une propension à régler des comptes avec des cibles souvent imaginaires, et une production inégale, oscillant entre expérimentations audacieuses (« Those Kinda Nights » et son sample de Bella Ciao) et beats génériques dignes d’un projet SoundCloud oublié. Les diss tracks, comme « Unaccommodating » (où il s’en prend à Machine Gun Kelly avec une virulence qui frise le ridicule), ou « You Gon’ Learn » (un énième couplet sur son statut de GOAT), sentent la redite. Eminem semble prisonnier d’un personnage qu’il a lui-même créé, incapable de se renouveler sans tomber dans l’autoparodie.
Pourtant, malgré ses défauts, l’album a le mérite de l’indifférence—au sens où il assume pleinement son statut de disque « jetable », conçu pour diviser et alimenter les débats. Dans un paysage hip-hop dominé par des artistes comme Kendrick Lamar ou Tyler, The Creator, qui explorent des territoires sonores et narratifs toujours plus vastes, Music To Be Murdered By sonne comme un rappel : Eminem reste un dinosaure du rap, un survivant d’une époque où la technique primait sur l’innovation. Ce n’est pas un grand album, ni même un bon disque. Mais c’est un Eminem authentique—c’est-à-dire à la fois fascinant et profondément agaçant.
Sources
Rolling Stone Eminem, ‘Music to Be Murdered By’: Album Review
Pitchfork Eminem: Music to Be Murdered By Album Review
Album of The Year User Reviews & Critic Reviews
Reddit, r/hiphopheads Discussion on Music To Be Murdered By
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