Kiss Me Kiss Me Kiss Me (Remastered 2006) : l’essence du rock indépendant
Robert Smith dans le miroir brisé de Kiss Me Kiss Me Kiss Me
Il y a des disques qui refusent de se laisser résumer, des objets sonores trop denses pour tenir en une seule émotion. Kiss Me Kiss Me Kiss Me, réédité en 2006 avec son remaster cristallin et ses bonus étouffés par les contraintes techniques des années 80, est de ceux-là. The Cure y déploie une ambition démesurée, étalée sur quatre faces de vinyle, comme si Robert Smith avait décidé de tout engloutir d’un coup : le désespoir adolescent, l’euphorie pop, la noirceur post-punk, et cette obsession malsaine pour l’amour qui le ronge depuis Seventeen Seconds. Le résultat ? Un monstre hybride, à la fois génial et inégal, mais dont la cohérence tient précisément dans son chaos assumé.
L’album s’ouvre sur un coup de poing : « Why Can’t I Be You? », single irrésistible où la guitare de Porl Thompson s’enroule autour d’une rythmique implacable, entre Joy Division et bubblegum. Smith y incarne un amoureux pathétique, hurlant son désir avec une autodérision qui frôle le masochisme. C’est le premier paradoxe de Kiss Me : plus il se complaît dans la souffrance romantique, plus il en extrait une énergie jubilatoire. Les morceaux s’enchaînent comme les facettes d’un même prisme, passant sans transition des éclats de rire aux larmes. « Just Like Heaven », chef-d’œuvre absolu, en est l’exemple parfait. Les nappes de guitare en cascade, la basse pulsatile de Simon Gallup et la batterie martiale de Boris Williams y tissent une toile sonore à la fois aérienne et tendue, tandis que Smith murmure des images de vent et de falaises avec une mélancolie envoûtante. C’est du pop parfait, mais d’une perfection qui doit tout à son imperfection cette façon qu’a la mélodie de se briser au moment où elle semble la plus pure.
Pourtant, Kiss Me Kiss Me Kiss Me n’est pas qu’une succession de tubes. C’est aussi un terrain de jeu où The Cure explore ses propres limites, parfois avec maladresse. « Icing Sugar » et ses chœurs enfantins flirtent avec le kitsch, « A Thousand Hours » étire une ballade jusqu’à l’épuisement, et « Hey You! » sombre dans une grandiloquence embarrassante. Mais ces écarts font partie intégrante de l’expérience. Comme le note un critique, c’est un double album « que l’on peut écouter d’une traite » une rareté, même pour les Beatles. Smith assume les longueurs, les répétitions, les excès, parce qu’ils servent une vision : celle d’un disque-monde, où chaque humeur, chaque contradiction, trouve sa place.
Le remaster de 2006, avec ses bonus et ses raretés, ne fait que renforcer cette impression d’œuvre totale. Les titres inédits, comme « Sugar Girl » ou « A Japanese Dream », s’intègrent naturellement au flux, comme si l’album avait toujours été destiné à cette forme expansée. La production, plus nette que jamais, met en lumière le génie des arrangements les contrechants de guitare, les breaks de batterie, ces détails qui transforment une simple chanson en une expérience sensorielle. Trente ans après sa sortie, Kiss Me Kiss Me Kiss Me reste un ovni, un disque qui défie les catégories. Ni tout à fait pop, ni tout à fait gothique, ni tout à fait post-punk, il est tout cela à la fois, et bien plus encore : le miroir brisé d’un groupe au sommet de sa folie créatrice.
Sources
Vinyl Reviews The Cure Kiss Me Kiss Me Kiss Me
BBC Music Review of The Cure Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me
Rolling Stone Album Review: Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me
Slant Magazine Review: The Cure, ‘Kiss Me Kiss Me Kiss Me’
Album of The Year The Cure Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me review by fkknoath
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