Apple, 50 ans : la pomme qui a croqué le monde
Le 1er avril 1976, dans un garage de Los Altos, Californie, trois hommes décidaient de changer le monde. Cinquante ans plus tard, j’ai du mal à réaliser que la même entreprise qui m’a fait tomber amoureux de la tech dans les années 90 — avec cet iMac bleu translucide qui semblait venu d’une autre planète — pèse désormais plus que le PIB de l’Allemagne. Voici l’histoire d’une pomme qui a croqué le monde.
Le garage de Los Altos : là où tout a commencé
Je suis passé devant le 2066 Crist Drive à Los Altos lors de mon premier voyage en Californie. Une maison ordinaire, dans une rue ordinaire de la Silicon Valley. Pourtant, c’est dans le garage de cette maison familiale que Steve Jobs et Steve Wozniak ont assemblé à la main les cinquante premiers Apple I au printemps 1976. Il n’y avait pas de climatisation, pas de table de réunion, pas d’investisseurs en Patagonie. Juste deux obsédés de l’électronique, un soudeur et des rêves démesurés.
Le prix de vente du premier ordinateur Apple ? 666,66 dollars. Non, ce n’était pas un clin d’œil au diable — Wozniak avait simplement calculé un tiers de majoration sur le coût de revient, ce qui donnait ce chiffre légèrement inquiétant. Jobs les a vendus au Byte Shop de Menlo Park, le tout premier revendeur Apple de l’histoire.

Photo : Ed Uthman — Smithsonian Institution — CC BY-SA 2.0
Ce que l’histoire retient rarement, c’est le troisième homme. Ronald Wayne, 41 ans, avait rédigé les documents de fondation, dessiné le premier logo d’Apple (un Newton assis sous un pommier) et reçu 10 % des parts. Moins de deux semaines après la fondation, il a demandé à racheter ses actions. Prix de cession : 800 dollars. Ces parts vaudraient plusieurs centaines de milliards aujourd’hui. Wayne n’a jamais exprimé de regret — il se disait qu’il n’avait tout simplement pas le tempérament pour supporter l’incertitude que Jobs et Wozniak trouvaient naturelle.
Jobs et Wozniak : le génie et le visionnaire
Ils se sont rencontrés à l’adolescence, présentés par un ami commun qui avait eu l’instinct de dire à Wozniak : « Tu devrais rencontrer ce gars, il aime l’électronique et il fait aussi des farces ». Ils ont passé des heures assis sur le trottoir à échanger des histoires d’expériences électroniques et de blagues téléphoniques. Une amitié improbable entre deux personnalités radicalement opposées.
Wozniak est un ingénieur pur, introverti, perfectionniste, capable de concevoir des circuits que personne d’autre n’aurait imaginés. Jobs est un commercial-né, extraverti, capable de convaincre n’importe qui de n’importe quoi — une capacité que ses collaborateurs appelleront plus tard le Reality Distortion Field, le « champ de distorsion de la réalité ». Ensemble, ils formaient une complémentarité parfaite : l’un inventait, l’autre vendait.
Avant Apple, ils ont eu leur première aventure commune avec les Blue Boxes. En 1971, Wozniak lit un article sur le « phone phreaking » — l’art de pirater les centraux téléphoniques d’AT&T avec une tonalité à 2 600 Hz. Il construit l’appareil. Jobs, immédiatement, voit le business : ils en fabriqueront entre 40 et 100, vendus 170 dollars chacun. Jobs racontera plus tard : « Si ça n’avait pas été pour les Blue Boxes de Wozniak, il n’y aurait pas eu d’Apple. » C’est là qu’ils ont appris à travailler ensemble.
Le Macintosh, ou quand une publicité a changé l’histoire
Le 22 janvier 1984, pendant la mi-temps du Super Bowl, une femme en tenue d’athlète court dans une salle grise remplie de silhouettes spectrales hypnotisées par un Grand Frère qui harangue les masses. Elle lance un marteau sur l’écran. Tout explose. La voix off : « Le 24 janvier, Apple Computer va lancer Macintosh. Et vous verrez pourquoi 1984 ne sera pas comme 1984. »
Je me souviens d’avoir revu cette pub pour la première fois au Computer History Museum de Mountain View. Elle avait 30 ans et elle était encore saisissante. Jobs l’avait imposée au conseil d’administration qui voulait l’enterrer — il avait dépensé 1,5 million de dollars pour un seul passage télévisuel. Un pari absurde. Un coup de génie absolu.

Photo : domaine public — Wikimedia Commons
Le Macintosh n’a pas été le premier ordinateur avec une interface graphique — Xerox PARC avait développé le concept, Jobs l’avait visité et en était reparti avec des idées que ses ingénieurs allaient perfectionner. Mais le Mac a été le premier à rendre tout ça accessible, désirable, humain. La souris. Les fenêtres. Les icônes. La corbeille. Tout ce que vous utilisez encore aujourd’hui sur votre ordinateur trouve son origine dans cette petite boîte beige lancée le 24 janvier 1984.
1985-1997 : la chute, l’exil, et le miracle du retour
Jobs avait un talent rare : être insupportable. Son exigence frôlait la cruauté. Il humiliait ses équipes en réunion, annulait des mois de travail d’un revers de main, changeait d’avis du jour au lendemain en étant convaincu d’avoir toujours eu raison. En 1985, John Sculley — le PDG que Jobs lui-même avait recruté en lui demandant s’il voulait « vendre de l’eau sucrée toute sa vie » — a proposé au conseil d’administration de lui retirer la direction du groupe Macintosh. Jobs a démissionné.
Il fonde NeXT. Il rachète Pixar. Il passe douze ans dans le désert pendant qu’Apple s’effondre lentement. En 1997, la situation est catastrophique : à 90 jours du dépôt de bilan, l’action vaut 7 dollars, les parts de marché sont tombées à 3,4 %. Dans les couloirs d’Apple, on parle de vente à Dell ou à Sun Microsystems.
En août 1997, Jobs revient. L’une de ses premières décisions : appeler Bill Gates. La scène est mythique — lors de la Macworld Boston, Jobs annonce sur scène un partenariat avec Microsoft. L’image de Gates en vidéoconférence, géant sur l’écran derrière Jobs, provoque des huées dans la salle. Jobs les coupe net : « Si on veut qu’Apple reparte de l’avant, on doit abandonner l’idée que pour qu’Apple gagne, Microsoft doit perdre. » 150 millions de dollars d’investissement Microsoft. La bouffée d’oxygène qui sauve tout.
L’iPhone : le jour où tout a basculé
J’étais à San Francisco le 9 janvier 2007. Pas au Moscone Center — je n’avais pas de badge — mais dans un café de SoMa avec des développeurs qui rafraîchissaient frénétiquement Engadget sur leurs PowerBooks. Quand Jobs a sorti un téléphone de sa poche en disant « Un iPod. Un téléphone. Un appareil Internet. Un iPod. Un téléphone… » en faisant la liste en boucle, j’ai vu le type à côté de moi se lever de sa chaise.

L’iPhone a tué l’industrie mobile telle qu’elle existait. Nokia, Blackberry, Motorola, Sony Ericsson : tous ont été pris de court par un appareil qui n’avait pas de clavier physique, pas de stylet, et un système d’exploitation de bureau compressé dans 128 Mo de RAM. En dix-huit ans, Apple en a vendu trois milliards. Trois milliards d’appareils. C’est à peu près un tiers de l’humanité.
Steve Jobs : l’homme derrière le mythe
Il serait trop simple de n’écrire que des éloges. Jobs était aussi profondément humain dans ses défauts. Il a longtemps nié la paternité de sa première fille, Lisa — au point d’affirmer dans des documents judiciaires qu’il était stérile, alors qu’un test ADN établissait sa paternité à 94 %. Il pouvait être cruel, injuste, imprévisible. Son « champ de distorsion de la réalité » lui permettait de galvaniser ses équipes, mais aussi de s’en prendre à elles avec une brutalité désarmante.
Ce qui le rendait génial était indissociable de ce qui le rendait difficile à vivre. Sa conviction absolue que les utilisateurs ne savaient pas ce qu’ils voulaient avant qu’on le leur montre. Son refus de faire des études de marché. Sa certitude que le design n’était pas une couche cosmétique mais la colonne vertébrale d’un produit. « Le design, c’est pas l’apparence. Le design, c’est comment ça marche. »
Il s’est éteint le 5 octobre 2011, à 56 ans, des suites d’un cancer du pancréas qu’il avait combattu pendant huit ans tout en lançant l’iPhone, l’iPad et l’App Store. Ses derniers mots, selon sa sœur Mona Simpson, auraient été : « Oh wow. Oh wow. Oh wow. »
50 ans plus tard : 3 000 milliards de dollars et des questions existentielles
En ce printemps 2026, Apple vaut environ 3 500 milliards de dollars — plus que le PIB de l’Allemagne, plus que celui du Royaume-Uni. Elle compte 2,8 milliards d’utilisateurs actifs dans le monde, soit 27 % de la population mondiale. Le chiffre d’affaires annuel dépasse 460 milliards de dollars. Tim Cook, qui a pris les rênes en 2011 sans le charisme de Jobs mais avec une maîtrise opérationnelle hors pair, a transformé une entreprise de produits en une machine à services récurrents : Apple Music, Apple TV+, iCloud, l’App Store, Apple Intelligence.
Mais à 50 ans, Apple fait face à ses défis les plus sérieux depuis 1997. La révolution de l’IA générative a pris l’entreprise de court — Siri, jadis révolutionnaire, semble aujourd’hui dépassé face à ChatGPT et Gemini. Les régulateurs européens attaquent l’App Store. La concurrence chinoise grignote les marchés émergents. Tim Cook a promis que 2026 serait l’année de toutes les surprises. On le saura bientôt.
Ce qui est certain, c’est que la prochaine fois que je passerai devant ce garage de Los Altos, je penserai encore à ces deux types qui ont changé le monde depuis un établi de 12 m². Pas parce qu’ils avaient un plan, pas parce qu’ils avaient de l’argent. Mais parce qu’ils avaient une conviction absolue que les ordinateurs n’étaient pas réservés aux techniciens en blouse blanche — qu’ils pouvaient être pour tout le monde, et même être beaux.
Cinquante ans. Et la pomme n’a pas fini de croquer.
Sources : Apple Newsroom, Walter Isaacson — Steve Jobs (Simon & Schuster, 2011), Wikimedia Commons, Computer History Museum, Le Journal du Geek, Presse Citron, RTS, Futura Sciences. Images : CC BY-SA / domaine public via Wikimedia Commons.
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