Dj Rectangle dévoile son nouvel album « Turntable Terror »
DJ Rectangle : quand le scratch devient une arme de destruction massive
Il y a des disques qui ne se contentent pas d’exister. Ils s’imposent, transpercent l’espace sonore comme une lame chauffée à blanc, et laissent derrière eux une traînée de sueur, d’adrénaline et de vinyle carbonisé. Turntable Terror, le dernier opus de DJ Rectangle, appartient sans conteste à cette catégorie. Sorti en 2020 sur le label Vinyl House, ce projet est une démonstration implacable de turntablism, ce art du DJing poussé à son paroxysme où les platines deviennent des instruments à part entière, capables de rivaliser avec les guitares saturées ou les synthés les plus agressifs. Rectangle, de son vrai nom Chris Kluesner, n’en est pas à son coup d’essai. Champion du monde DMC en 1993, producteur prolifique et figure incontournable de la scène hip-hop underground, il a passé les trois dernières décennies à sculpter des morceaux où le scratch n’est plus un simple effet, mais une langue à part entière, complexe, expressive, et surtout, terriblement efficace.
Dès les premières secondes de Turntable Terror, on comprend que l’on n’est pas là pour une balade digestive. Le morceau éponyme, qui ouvre l’album, est un uppercut sonore. Rectangle y déploie une palette de techniques qui frôle l’obsession : les *crabs* s’enchaînent à une vitesse folle, les *transformers* explosent comme des rafales de mitraillette, et les *flares* s’enroulent autour des beats avec une précision chirurgicale. Le tout est soutenu par une production minimaliste mais diablement efficace, où les basses lourdes et les samples de voix distordues créent une atmosphère à la fois futuriste et rétro, comme si Afrika Bambaataa avait croisé Aphex Twin dans un sous-sol enfumé de Los Angeles. Rectangle ne se contente pas de jouer avec les platines, il les torture, les pousse dans leurs derniers retranchements, et le résultat est aussi hypnotique que brutal.
Un héritage west coast revisité
DJ Rectangle est un enfant de la côte Ouest, et cela s’entend à chaque mesure de Turntable Terror. Son style puise ses racines dans l’âge d’or du hip-hop californien, cette époque où les DJs comme Mix Master Mike, Q-Bert ou les Invisibl Skratch Piklz réinventaient les règles du jeu. Mais Rectangle ne se contente pas de reproduire les codes du passé. Il les actualise, les malmène, les pousse vers des territoires inexplorés. Sur des morceaux comme Resident Evil ou Wax On Wax Off, il sample des extraits de films de kung-fu, des dialogues cultes de la blaxploitation, ou des riffs de funk oubliés, qu’il découpe, déforme et réassemble avec une dextérité qui force l’admiration. Le résultat est un collage sonore qui oscille entre hommage et subversion, entre nostalgie et avant-garde.
Ce qui frappe le plus dans Turntable Terror, c’est la façon dont Rectangle parvient à donner une véritable narration à ses morceaux. Là où beaucoup de DJs se contentent d’enchaîner les techniques sans réelle cohérence, lui construit des récits sonores, des voyages où chaque scratch, chaque coup de crossfader, semble avoir une intention précise. Prenez Six Million Dollar Hand, un titre qui porte bien son nom. Rectangle y déploie une virtuosité technique qui rappelle les performances des cyborgs de la série L’Homme qui valait trois milliards. Les scratches y sont si rapides, si précis, qu’on a l’impression d’entendre une machine plutôt qu’un humain. Pourtant, derrière cette froideur apparente, il y a une émotion palpable, une tension qui monte crescendo jusqu’à l’explosion finale. C’est cette dualité entre maîtrise technique et expressivité qui fait de Rectangle un artiste à part.
Un album qui défie les attentes
Dans un paysage musical où le turntablism est souvent relégué au rang de curiosité historique, Turntable Terror est une bouffée d’air frais. Rectangle prouve ici que le scratch n’est pas un simple gadget, mais un langage universel, capable de transcender les genres et les époques. Son album est une réponse cinglante à tous ceux qui pensent que le DJing se résume à appuyer sur play. Ici, chaque morceau est une performance, un combat contre la platine, une danse avec le vinyle où chaque mouvement compte.
Et puis, il y a cette dimension presque punk dans l’approche de Rectangle. Turntable Terror n’est pas un disque poli, lissé pour plaire aux algorithmes de Spotify. C’est un album brut, sans concession, qui assume ses aspérités et ses excès. Les beats sont parfois déséquilibrés, les samples volontairement lo-fi, et les scratches si agressifs qu’ils en deviennent presque physiques. On est loin des productions aseptisées qui dominent les playlists aujourd’hui. Rectangle, lui, préfère jouer avec le feu, quitte à se brûler les doigts.
Parmi les morceaux qui se détachent particulièrement, on peut citer Tonearm Terrorwrist, un titre qui porte bien son nom tant il semble conçu pour faire souffrir les platines. Rectangle y enchaîne les techniques les plus complexes du turntablism, comme s’il cherchait à repousser les limites de ce que l’on peut faire avec deux platines et une table de mixage. Le résultat est à la fois épuisant et fascinant, comme regarder un funambule marcher sur un fil sans filet. Autre moment fort, Who Framed DJ Rectangle?, un morceau qui joue avec les codes du film noir, où les scratches évoquent les coups de feu d’une fusillade dans un polar des années 1940. Rectangle y démontre une fois de plus sa capacité à raconter des histoires sans prononcer un seul mot.
Un disque pour les puristes et les néophytes
Si Turntable Terror s’adresse avant tout aux amateurs de turntablism, il n’en reste pas moins accessible aux néophytes. Rectangle a cette capacité rare à rendre son art compréhensible, presque tangible, même pour ceux qui n’y connaissent rien. Ses morceaux sont des portes d’entrée idéales vers l’univers complexe et fascinant du scratch. Et puis, il y a cette énergie contagieuse qui traverse l’album, cette impression que Rectangle s’amuse comme un fou derrière ses platines, et que cette joie est communicative.
En écoutant Turntable Terror, on ne peut s’empêcher de penser à l’héritage de Rectangle. Depuis ses débuts dans les années 1990, il a contribué à façonner le turntablism tel qu’on le connaît aujourd’hui. Ses productions ont influencé des générations de DJs, et son approche du scratch a redéfini les standards du genre. Avec cet album, il confirme qu’il est toujours au sommet de son art, et qu’il n’a pas fini de nous surprendre.
Alors, si vous cherchez un disque qui bouscule les conventions, qui défie les attentes, et qui rappelle que la musique peut être à la fois un art et un sport de combat, Turntable Terror est fait pour vous. Mettez le volume à fond, fermez les yeux, et laissez-vous emporter par la tornade Rectangle. Vous ne sortirez pas indemne de cette expérience, mais vous en redemanderez.
Les pépites du mois à ne pas manquer
Si Turntable Terror a réussi à vous convaincre que le turntablism est toujours bien vivant, voici quelques sorties récentes qui devraient ravir vos oreilles. Ce mois-ci, le producteur français I:Cube a sorti Megamix, une compilation de ses meilleurs morceaux revisités en versions étendues. Un régal pour les amateurs de house et de techno minimale. Du côté des rappeurs, Little Simz continue de nous éblouir avec NO THANK YOU, un album aussi intelligent que percutant, où chaque morceau est une petite révolution. Enfin, pour ceux qui aiment les sonorités plus expérimentales, Yves Tumor a sorti Praise a Lord Who Chews but Which Does Not Consume; (Or Simply, Hot Between Worlds), un disque qui oscille entre rock psychédélique et électronique déstructurée. De quoi alimenter vos playlists pour les semaines à venir.
Sources
Les informations et extraits cités dans cet article proviennent des sources suivantes : Last.fm, YouTube, Amazon, Wikipedia, et Discogs.
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