Belleruche – Turntable Soul Music : l’âme vintage en rotation.
Belleruche nous livre avec Turntable Soul Music (2007) une œuvre qui mérite qu’on s’y attarde.
Belleruche, ou l’art de faire danser les fantômes du vinyle.
Il y a des disques qui agissent comme des machines à remonter le temps, des artefacts sonores capables de ressusciter l’âme d’une époque tout en la réinventant. Turntable Soul Music, premier album de Belleruche sorti en 2007, appartient à cette catégorie rare. Derrière ce nom évocateur se cache un trio londonien composé de Kathrin deBoer, Ricky Fabulous et DJ Modest, trois alchimistes du son qui ont transformé leur amour des vieux sillons en une proposition musicale à la fois nostalgique et résolument moderne. Leur recette ? Un mélange détonant de soul vintage, de jazz languide, de hip-hop organique et de ces fameuses rayures de vinyle qui, loin d’être des accidents, deviennent ici des signatures.
Dès les premières notes de Northern Girls, on comprend que l’on a affaire à bien plus qu’un simple exercice de style. Le morceau s’ouvre sur un groove hypnotique, porté par une basse profonde et des percussions qui semblent tout droit sorties d’un club enfumé des années 70. Puis arrive la voix de Kathrin deBoer, à la fois sensuelle et désinvolte, comme si elle murmurait des secrets à l’oreille de l’auditeur. Son timbre chaud et légèrement voilé rappelle celui de certaines divas du jazz ou de la soul, mais avec une touche de modernité qui évite soigneusement le piège de la copie. Le résultat est envoûtant, presque cinématographique, comme si chaque morceau racontait une histoire différente, mais toujours avec cette même atmosphère de nuit qui s’étire, de cocktails à moitié bus et de conversations qui s’éternisent.
Un voyage à travers les éraflures du temps
Belleruche ne se contente pas de sampler des morceaux existants, ils les réinterprètent, les déconstruisent et les réassemblent pour créer quelque chose d’unique. Leur approche rappelle celle des grands noms du turntablism, comme DJ Shadow ou Cut Chemist, mais avec une touche plus organique, presque humaine. Les scratches ne sont pas là pour impressionner, mais pour servir la narration musicale, comme des ponctuations qui guident l’oreille à travers les méandres de leurs compositions. Sur The Itch, par exemple, le sample de Listen de Chicago Transit Authority est habilement intégré, transformé en une boucle obsédante qui sert de toile de fond à un dialogue entre guitare wah-wah et percussions tribales. Le morceau est à la fois funky et mystérieux, comme une énigme musicale qui refuse de se laisser résoudre.
Cette capacité à marier des influences a priori disparates est l’une des grandes forces de Turntable Soul Music. On y trouve des échos de Nina Simone dans les mélodies mélancoliques, des réminiscences de Jimi Hendrix dans les riffs de guitare saturés, et même des touches de northern soul dans les rythmiques endiablées. Pourtant, malgré cette diversité, l’album ne donne jamais l’impression d’être un patchwork. Au contraire, chaque morceau semble couler naturellement vers le suivant, comme si Belleruche avait trouvé la formule magique pour faire coexister ces différents univers sans que cela paraisse forcé. Bump, avec ses percussions presque live et son groove irrésistible, est un parfait exemple de cette alchimie. Le morceau commence comme une jam session improvisée avant de se transformer en une danse hypnotique, où chaque instrument trouve sa place sans jamais étouffer les autres.
Entre ombre et lumière, la dualité de Belleruche
Pourtant, Turntable Soul Music n’est pas un album parfait. Comme le soulignait déjà la critique de la BBC à sa sortie, certains morceaux peuvent sembler un peu laborieux, comme si le trio avait du mal à trouver son souffle sur la durée. Family Feet, par exemple, est un titre charmant, mais qui peine à décoller vraiment, comme s’il restait prisonnier de son propre concept. Il y a aussi cette impression, par moments, de se retrouver dans une ambiance de festival un peu trop calme, où l’énergie peine à monter malgré les bonnes intentions. Mais ces faiblesses sont largement compensées par les moments de grâce qui parsèment l’album. Slick, avec son atmosphère de film noir et ses nappes de claviers envoûtantes, est un petit chef-d’œuvre de tension musicale, tandis que Baby Steps offre une respiration bienvenue, avec sa mélodie douce et ses arrangements minimalistes.
Ce qui frappe le plus dans Turntable Soul Music, c’est cette capacité à osciller entre ombre et lumière, entre énergie et mélancolie. Belleruche ne cherche jamais à imposer une humeur unique, mais préfère jouer avec les contrastes, comme pour mieux refléter la complexité des émotions humaines. Leur musique est à la fois un hommage aux grands noms du passé et une réinvention audacieuse de ces influences. Elle parle de nostalgie, mais sans jamais tomber dans le passéisme. Elle célèbre la danse, mais sans jamais sacrifier la subtilité. En cela, elle rappelle certains disques de Thievery Corporation ou de Bonobo, où l’électronique et les instruments acoustiques se mêlent pour créer une ambiance à la fois intemporelle et résolument contemporaine.
Un disque qui résiste à l’usure du temps
Près de vingt ans après sa sortie, Turntable Soul Music n’a pas pris une ride. Bien au contraire, il semble avoir gagné en profondeur avec le temps, comme un bon vin qui se bonifie en vieillissant. Peut-être est-ce dû à cette qualité intemporelle qui traverse l’album, cette façon de puiser dans le passé sans jamais se laisser enfermer par lui. Ou peut-être est-ce simplement parce que Belleruche a su capturer quelque chose d’universel dans leur musique, une émotion brute et sincère qui continue de parler aux auditeurs, qu’ils aient découvert le disque en 2007 ou en 2025.
Quoi qu’il en soit, Turntable Soul Music reste une œuvre à part dans le paysage musical. Un disque qui ne ressemble à aucun autre, mais qui, paradoxalement, semble familier dès la première écoute. Une preuve, s’il en fallait une, que la vraie originalité ne réside pas dans la rupture pour la rupture, mais dans la capacité à faire dialoguer les époques, les styles et les émotions pour créer quelque chose de nouveau. Belleruche a réussi ce pari avec brio, et leur premier album reste une référence pour tous ceux qui croient encore que la musique peut être à la fois un hommage et une réinvention, un voyage dans le temps et une célébration du présent.
Alors, si vous n’avez pas encore plongé dans les sillons de Turntable Soul Music, il est grand temps de le faire. Et si vous l’avez déjà écouté, peut-être est-il temps de le redécouvrir, pour vous laisser à nouveau emporter par cette soul rayée, ces mélodies qui dansent entre les éraflures, et cette voix qui murmure des histoires que l’on n’a jamais fini d’explorer.
Sources
Les informations et citations utilisées dans cet article proviennent des sources suivantes :
Le profil Bandcamp de Belleruche, où l’on trouve une présentation du groupe ainsi que des extraits de leur musique. La critique de la BBC, qui offre un regard nuancé sur l’album, soulignant à la fois ses forces et ses faiblesses. La fiche AllMusic, qui fournit des détails techniques sur l’album et ses crédits. Les avis des auditeurs sur Amazon, où l’on découvre des impressions personnelles et des comparaisons avec d’autres artistes. Enfin, la page Discogs de l’album, qui propose une analyse détaillée des morceaux et des samples utilisés, ainsi que des réactions de fans.
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