From The Muddy Banks Of The Wishkah – Nirvana
Deux ans après la mort de Kurt Cobain, Nirvana existait déjà en un nombre respectable d’incarnations posthumes : le best-of policé, le sublime MTV Unplugged in New York, et désormais ce document brut, sorti en 1996, censé restituer la bête scénique que le trio a toujours été. From The Muddy Banks Of The Wishkah ne cherche pas la nuance de l’acoustique. Il veut la sueur, le larsen, le chaos.
Compilé par Dave Grohl et Krist Novoselic à partir d’enregistrements s’étalant de 1989 à 1994, l’album a été pensé comme un contrepoint volontaire à l’intimisme du disque MTV. Ici, on retrouve Nirvana dans son habitat naturel, sur scène, avec toute la fureur que cela suppose. Les deux survivants ont fait un travail de sélection assez habile, allant chercher les versions qui condensent le mieux l’esprit du groupe en live, entre urgence punk et mélodies pop dynamitées par la distorsion.
Le disque alterne les hits attendus, « Smells Like Teen Spirit », « Lithium », « Come As You Are », et des morceaux plus tordus où Nirvana s’autorise des digressions bruitistes, des freakouts plus complexes qui trahissent l’influence du noise-rock et de Sonic Youth. C’est dans ces zones moins évidentes que l’album prend tout son sens, loin du format single. Le chant de Cobain, lui, reste ce qu’il a toujours été sur scène : embrouillé, tendu, une tentative désespérée et sincère de communiquer quelque chose qui dépasse les mots. Cette voix écorchée, jamais parfaitement maîtrisée, constitue paradoxalement l’un des grands charmes du disque.
Il serait malhonnête de prétendre que Wishkah échappe totalement au soupçon commercial. Sorti dans la foulée d’un empire Nirvana savamment géré après coup, l’album peut légitimement être perçu comme une opération capitalisant sur le deuil collectif plutôt qu’une nécessité artistique absolue. Il n’atteint pas la grâce fragile de l’Unplugged, et certains y verront un produit dérivé de plus. Mais réduire le disque à ce seul angle serait injuste : les performances captées ici sont souvent transcendantes, portées par une énergie que ni studio ni mixage posthume ne parviennent à dompter. C’est un instantané imparfait, granuleux, mais viscéralement vivant, d’un groupe qui n’a jamais su, ou voulu, être sage.
Sources
Rolling Stone, Album of The Year, uDiscover Music, NME
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