Aphex Twin : Selected Ambient Works Volume II

David Marlow David Marlow Electronique 3 min de lecture
Aphex Twin : Selected Ambient Works Volume II

Il existe des disques qui se laissent apprivoiser, et d’autres qui vous regardent en retour. Selected Ambient Works Volume II, signé Aphex Twin, appartient à la seconde catégorie. Trente ans après sa sortie, son édition augmentée de 2024 propose 27 pistes, contre 25 à l’origine. Elle rappelle à quel point cet album reste un objet à part, vaste, mystérieux et souvent troublant.

Pour mesurer l’étrangeté du geste, il faut se replacer dans le contexte. Richard D. James s’était fait connaître par ses morceaux de techno acide, puis par des pièces plus expérimentales aux mélodies profondément émotives. Quand il remet à Warp trois heures de paysages sonores en grande partie sans rythme, la maison de disques ne s’attendait sans doute pas à cela. Son premier album, « Selected Ambient Works 85-92 », était d’ailleurs bien plus centré sur les beats. À l’époque, le mot « ambient » renvoyait surtout à l’ambient house ou à l’ambient techno, celle de « Chill Out du KLF » ou « d’Adventures Beyond the Ultraworld » de The Orb. C’étaient des disques conçus pour redescendre après une nuit de danse.

Or l’album de 1994 n’a presque rien de cette étreinte communautaire. Sa filiation avec Brian Eno et « Music for Airports » paraît évidente avec le recul, mais elle ne l’était guère alors. Ici, la froideur domine : une étrangeté solitaire, une immobilité qui n’a plus grand-chose à voir avec la détente. Le chroniqueur de Spectrum Culture y voit une inquiétude impassible, dépouillée de toute chaleur humaine. Les pièces les plus sombres s’inscrivent dans cette veine, comme celle que l’on surnomme « domino » ou celle aux fragments de voix. D’autres, comme « rhubarb » ou « blue calx », offrent une mélancolie plus lumineuse ou plus abyssale.

Cette édition ajoute deux titres, « Rhubarb Orc. 19.53 Rev » et « th1 [evnslower] », et intègre « Stone in Focus », jusque-là réservé au vinyle. Elle ramène aussi le disque sur vinyle pour la première fois depuis sa sortie, en plus d’un triple CD et d’une double cassette. C’est une occasion de posséder l’album sans passer par les prix du marché de l’occasion, même si l’objet reste cher. Sur huit faces de cire, le vinyle impose en outre une écoute fragmentée, qui a le mérite de priver du bouton « skip ».

Le mythe fait partie du dossier. James aurait dormi par courtes périodes dans son studio. Il y aurait perçu des mélodies, les aurait développées en rêve lucide, puis aurait tenté de les reproduire au réveil. Impossible de démêler le vrai de l’autolégende, et c’est bien dans la nature du personnage, qui a longtemps cultivé l’ambiguïté. Le livret de cette réédition réserve pourtant une surprise : une citation directe où il évoque la mort de sa mère, à qui « Rhubarb » est dédié.

C’est peut-être là l’héritage du disque. Il demeure, comme l’écrit Spectrum Culture, le seul album d’Aphex Twin que l’on puisse aimer sans apprécier les autres. Le chroniqueur de Still Listening le juge aussi détaché de ses contemporains que de tout ce qui a suivi. Un monolithe, certes difficilement abordable d’une traite, mais dont la stature n’a pas bougé. Bonne écoute.

David Marlow

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