Opéra Puccino d’Oxmo Puccino : l’histoire d’un premier album culte et de sa réédition collector

Olivier Tech Olivier Tech Hip-Hop 9 min de lecture
Opéra Puccino d’Oxmo Puccino : l’histoire d’un premier album culte et de sa réédition collector

Il y a des disques qu’on range, et d’autres qu’on garde à portée de main. Opéra Puccino fait partie de la seconde catégorie. Le premier album d’Oxmo Puccino occupe une place à part dans ma cédéthèque : c’est l’un de mes albums de rap français préférés, de ceux que je ressors quand j’ai besoin de me rappeler ce que le rap peut faire avec la langue française. Sorti fin avril 1998, il a mis huit ans à devenir disque d’or, et il est aujourd’hui cité parmi les grands classiques du genre. Retour sur son histoire, ses anecdotes et sa réédition collector.

Avant l’opéra : Mama Lova et la fin de Time Bomb

En 1997, Oxmo Puccino n’a pas encore d’album, mais il a déjà une réputation. Son titre Mama Lova, écrit pour la compilation Sad Hill de DJ Kheops et inspiré du Dear Mama de Tupac, tourne sur Skyrock et marque les esprits. C’est aussi pour ce titre qu’Oxmo réalise son tout premier clip, à Marseille.

La même année, le collectif Time Bomb se sépare. Une partie des membres fonde 45 Scientific, Oxmo reste proche de Pit Baccardi. Plusieurs labels le courtisent, il signe chez Delabel en décembre 1997. Selon DJ Mars, à ce moment-là, la moitié des textes et des instrus existe déjà.

Un album enregistré entre Paris, Toulouse et New York

Les premières sessions ont lieu au studio Davout, à Paris. Mais Oxmo y est trop connu : les visiteurs défilent, et Nicole Schluss, chez Delabel, raconte qu’elle devait régulièrement vider le studio. Oxmo parle d’une « ambiance catastrophique ».

En janvier 1998, tout le monde part donc pour le studio Polygone, à Toulouse, un lieu ouvert jour et nuit, avec piscine et petits parcs, qu’Oxmo décrit comme « vraiment le cadre idéal pour bosser ». C’est là que l’album prend sa forme définitive. DJ Sek y compose l’instru de Mourir 1000 fois quelques jours seulement avant la fin des sessions.

Dans la cabine, un invité de marque : Prince Charles Alexander, qui avait travaillé sur Ready to Die de The Notorious B.I.G. Il coache Oxmo sur ses prises de voix, dans une cabine éclairée à la bougie. Car si les textes, très personnels, sont venus facilement, poser sa voix l’était beaucoup moins : il fallait parfois deux jours pour un seul morceau. Pendant le mixage, Prince Charles Alexander lui glisse une phrase restée célèbre : « On va en parler longtemps, tu verras. »

L’album est ensuite masterisé à New York, avant une sortie fin avril 1998.

La pochette : Mondino, des masques et un opéra

Pochette de l'album Opéra Puccino d'Oxmo Puccino, photographiée par Jean-Baptiste Mondino
La pochette d’Opéra Puccino (1998) : photo de Jean-Baptiste Mondino, masques de Mode 2.

Impossible de parler d’Opéra Puccino sans parler de sa pochette. Oxmo y apparaît de profil, le crâne rasé, baigné de lumière rouge et verte. Derrière lui, deux masques de théâtre, l’un qui rit, l’autre qui pleure.

La photo est signée Jean-Baptiste Mondino, photographe et réalisateur de clips habitué de Delabel. Quand on lui propose l’idée d’un opéra, il fonce. Les masques sont l’œuvre du graffeur Mode 2, et l’ensemble a été pensé de bout en bout par Thibaut de Longeville. Le résultat évoque la Commedia dell’arte bien plus que les codes du rap de l’époque. Pour les photos de promo, Jonathan Mannion part au contraire sur une esthétique plus mafieuse.

Ces deux masques résument l’album mieux qu’un long discours : la joie et la douleur, l’amour et la mort, un même artiste qui joue plusieurs rôles.

Un opéra en 18 actes

Le titre n’est pas qu’un jeu de mots sur son nom. Opéra Puccino est pensé comme un « opérap » en 18 actes, avec ses interludes (Black Mafioso, Black Cyrano de Bergerac) comme autant de changements de décor.

Tout commence par un extrait du film Mississippi Burning en version française, qui ouvre Visions de vie et donne le ton : sombre, grave, habité. Oxmo sort alors d’une période difficile, et ça s’entend.

Ce qui frappe, vingt-huit ans plus tard, c’est l’écriture. Là où beaucoup misent sur l’egotrip ou la rue, Oxmo raconte des histoires, avec des personnages, des scènes, des chutes. C’est cette plume qui lui vaudra le surnom de « Black Jacques Brel ».

Quelques moments forts :

  • L’enfant seul : le morceau le plus marquant, celui qui, selon Oxmo lui-même, « a le plus touché ». Il a cherché longtemps une rime pour le finir, et l’a trouvée dans le couloir de chez ses parents. Anecdote révélée pour les 20 ans de l’album : l’instru était à l’origine prévue pour le groupe X-Men.
  • 24 heures à vivre : le grand morceau collectif, avec Akhenaton, Le Rat Luciano, Freeman et Pit Baccardi. Oxmo voulait un vrai thème plutôt qu’une simple démonstration de rimes : que feriez-vous s’il ne vous restait qu’une journée ?
  • Le jour où tu partiras et Mensongeur, avec K-Reen, dont Oxmo a co-écrit les refrains. Mensongeur repose sur un sample de If I’m Your Lover de Con Funk Shun.
  • La loi du point final, avec Lino d’Ärsenik, construit sur Power of the Gospel de Ben Harper.
  • Mourir 1000 fois, qui referme l’album sur l’un de ses textes les plus forts.

Côté production, DJ Sek et DJ Mars signent l’intégralité des instrus. Oxmo salue la « précision chirurgicale » de l’un et la « sensibilité » de l’autre. C’est aussi ce qui fait la cohérence du disque : une même couleur, jazzy et mélancolique, du premier au dernier titre.

Un classique qui a mis huit ans à être reconnu

À sa sortie, Opéra Puccino reçoit un accueil enthousiaste de la presse généraliste. Le magazine Groove en fait l’album français de l’année 1998, une année pourtant chargée avec Ideal J, Suprême NTM, Ärsenik, Les Sages Poètes de la Rue ou Doc Gynéco.

Le succès populaire, lui, se fait attendre. Une partie des médias rap ne le soutient pas, et le public attendait sans doute autre chose. Il faudra attendre 2006 pour que l’album soit certifié disque d’or, avec plus de 100 000 exemplaires vendus. Signe de l’attente qu’il suscitait malgré tout : un showcase à la Fnac des Ternes a dû être annulé, débordé par la foule.

Oxmo l’a souvent dit : ce succès ne l’a pas rendu heureux sur le moment, et il a eu du mal à vivre la notoriété de 1998. Son deuxième album, L’amour est mort, arrivera en 2001.

En 2009, L’Abcdr du Son classe L’enfant seul à la 4e place et La loi du point final à la 10e place de son top 100 des morceaux de rap français. De quoi confirmer ce que beaucoup savaient déjà. C’est d’ailleurs l’un des piliers de notre sélection des albums indispensables du rap français.

La réédition collector : ce qu’elle apporte

Pour les 20 ans de l’album, Oxmo Puccino a sorti le 27 avril 2018 une édition remasterisée chez Allpoints (Believe). C’est elle que l’on trouve aujourd’hui dans les bacs, en CD comme en vinyle, et c’est celle que je vous conseille. Ses disques et vinyles sont aussi proposés sur le site officiel d’Oxmo Puccino, avec ses autres albums.

Les plus de cette réédition :

  • Les 18 titres remasterisés pour l’occasion, tels qu’on les connaît depuis 1998.
  • Un second disque, CODA, avec 5 raretés de la même époque :
    • Si t’aimes ta clique (avec le 113)
    • Kijujqui ?
    • Sans-abris (avec Kery James)
    • Les p’tits d’ici
    • Mourir 1000 fois en trio acoustique, avec le violoncelliste Vincent Segal et le guitariste Edouard Ardan
  • Un coffret collector 4 vinyles : le double album remasterisé avec les raretés, deux vinyles d’instrumentales, un livret avec les paroles et une carte de téléchargement.
  • Les instrumentales sont aussi présentes dans l’édition collector numérique (39 titres, près de 2 h 30 d’écoute), un vrai cadeau pour qui veut mesurer le travail de DJ Sek et DJ Mars.

Autour de la réédition, Oxmo avait aussi prévu plusieurs surprises : une nouvelle version de 24 heures à vivre avec Pit Baccardi, Rémy, Demi Portion et Jazzy Bazz, un clip animé de Peur noire réalisé par trois étudiants de l’école Émile Cohl, et deux concerts à l’Olympia, les 29 et 30 juin 2018, où il a rejoué l’album en intégralité.

Seule réserve relevée par certains acheteurs : le pressage vinyle de l’édition avec bonus ne fait pas l’unanimité côté son. Si vous êtes exigeant sur ce point, le CD reste une valeur sûre.

Pourquoi il reste dans ma cédéthèque

Chaque fois que je ressors Opéra Puccino, le constat est le même : il n’a pas vieilli. Parce qu’il ne court après aucune mode, parce que chaque morceau raconte quelque chose, et parce qu’Oxmo y invente déjà la voix qu’on lui connaît aujourd’hui. Si vous ne devez écouter qu’un album pour comprendre ce qu’est le rap français des années 90, c’est celui-là.

Pour prolonger l’écoute, retrouvez aussi notre décryptage de La nuit du réveil, et notre sélection des albums incontournables du rap français.

La tracklist d’Opéra Puccino (1998)

  1. Visions de vie
  2. Black Mafioso (interlude)
  3. Hitman
  4. Qui peut le nier !
  5. Peur noire
  6. L’enfant seul
  7. Alias Jon Smoke
  8. Peu de gens le savent (interlude)
  9. Amour & jalousie
  10. 24 heures à vivre (avec Akhenaton, Le Rat Luciano, Freeman et Pit Baccardi)
  11. Sacré samedi soir
  12. Le jour où tu partiras (avec K-Reen)
  13. Sortilège (avec Triomphe)
  14. Black Cyrano de Bergerac (interlude)
  15. Mensongeur (avec K-Reen)
  16. La lettre (avec Freeman)
  17. La loi du point final (avec Lino)
  18. Mourir 1000 fois

Sources : entretiens d’Oxmo Puccino et de l’équipe de l’album publiés par Vice, Konbini, Franceinfo et Metamusique, chronique de L’Abcdr du Son, Wikipédia.

Olivier Tech

Partager cet article