Still (Collector’s Edition) de Joy Division : plongée dans le post-rock sombre
Joy Division Still (Collector’s Edition) : l’écho d’un adieu en fragments glacés
Il y a des disques qui ne sont pas censés exister. Still, sorti en 1981 dans sa version collector, en est un. Assemblage posthume de faces B oubliées et d’un concert capté à High Wycombe deux mois avant la mort d’Ian Curtis, l’album agit comme un miroir brisé reflétant les derniers soubresauts d’un groupe déjà entré dans la légende. Ce n’est pas le Joy Division le plus abouti—celui de Unknown Pleasures ou Closer—, mais c’est peut-être le plus humain. Un testament en désordre, où la tension post-punk se fissure pour laisser entrevoir l’effritement d’une alchimie unique.
La première moitié de Still rassemble des morceaux studio laissés de côté, certains inachevés, d’autres simplement jugés trop éloignés de la rigueur minérale du duo Closer/Unknown Pleasures. Pourtant, c’est ici que se nichent quelques-unes de leurs compositions les plus étranges. « Glass », avec ses nappes de synthé froides et sa rythmique mécanique, préfigure le virage sombre que New Order empruntera plus tard. « The Sound of Music », ironiquement titré, déploie une mélancolie presque pop, comme si le groupe avait un instant envisagé de déserter son propre mythe. Ces titres, souvent qualifiés de mineurs, révèlent en réalité une facette méconnue de Joy Division : celle d’un groupe capable de douceur, voire de vulnérabilité. La voix de Curtis, habituellement tendue comme un fil électrique, s’y fait presque murmure, comme s’il pressentait que le temps lui était compté.
L’autre moitié de l’album, enregistrée live au Town Hall de High Wycombe, est un document brut, presque douloureux. La qualité sonore, inégale, ne parvient pas à gommer l’intensité désespérée de la performance. Curtis y est à la fois présent et absent, son corps possédé par les spasmes de l’épilepsie, sa voix oscillant entre rage et résignation. Le set inclut des versions étirées de « Dead Souls » et « Transmission », où les guitares de Bernard Sumner et Peter Hook s’étirent en longues traînées sonores, comme si le groupe cherchait à repousser l’inéluctable. Le public, captivé, semble assister en direct à la fin d’une époque. Quand Curtis entonne « Decades », avec ses paroles prémonitoires (« Here are the young men, the weight on their shoulders »), l’émotion est palpable, presque insoutenable.
Écouter Still aujourd’hui, c’est accepter de plonger dans les coulisses d’un mythe. Ce n’est pas un album parfait—certains morceaux sonnent comme des ébauches, d’autres comme des adieux bâclés. Mais c’est précisément cette imperfection qui en fait un objet fascinant. Joy Division n’a jamais été un groupe de demi-mesures, et Still ne fait pas exception. Entre les lignes, on devine la pression, l’urgence, la peur de ne pas laisser assez derrière soi. Le résultat est un disque qui respire la fragilité, là où leurs autres albums respiraient la maîtrise.
En 2007, les remasters ont redonné une seconde vie à Still, le sortant de son statut de simple compilation pour en faire un complément indispensable à la discographie du groupe. La Collector’s Edition ajoute une couche de nostalgie, avec son livret rempli de photos et de notes qui rappellent que, derrière les légendes, il y avait des êtres de chair et de sang. Still n’est pas le Joy Division que l’on cite en exemple, mais c’est peut-être celui qui nous touche le plus. Parce qu’il est le seul à oser montrer les fissures.
Sources
AllMusic Still: Collector’s Edition
Wikipedia Still (Joy Division album)
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