DILLAGENCE II : Busta Rhymes rouvre le coffre-fort de J Dilla, vingt ans après
Busta Rhymes & J Dilla, DILLAGENCE II (The Conglomerate Entertainment), sorti le 25 août 2026. 19 titres, une heure au compteur.
Il y a des disques qui s’écoutent, et il y a des disques qui se déterrent. DILLAGENCE II appartient à la seconde catégorie. Presque vingt ans après la mort de James Dewitt Yancey, dit J Dilla, emporté par une forme rare de lupus en février 2006, Busta Rhymes ouvre enfin le coffre-fort. Le trésor tient en un chiffre que le rappeur de Brooklyn répète depuis des années comme une relique : plus de 300 instrumentaux que Dilla lui a confiés de son vivant, gardés jalousement, distillés au compte-gouttes sur ses propres albums. Cette fois, Busta ne rationne plus. Il pose son flow caoutchouteux sur une pleine heure de production Yancey et signe, ce faisant, l’un des projets les plus habités de sa fin de carrière.
De la mixtape de 2007 à l’album testament
Rembobinons. En novembre 2007, un an et demi après la disparition du producteur, Busta lâchait Dillagence, une mixtape hébergée par DJ Mick Boogie où il rappait déjà sur des beats de Dilla, entouré de Q-Tip, Phonte, Talib Kweli, Raekwon ou Rah Digga. L’objet était bricolé, généreux, un hommage entre initiés. DILLAGENCE II en est la suite officielle, mais rien à voir avec un simple copier-coller nostalgique. Le projet a été conçu à partir de novembre 2025, avec la bénédiction de la succession Yancey et de Maureen « Ma Dukes » Yancey, la mère de Dilla, gardienne de la flamme et véritable co-narratrice du disque.
Car c’est bien elle qui ouvre et referme l’album. DILLAGENCE II démarre sur « Ma Dukes Speak Again » et se clôt sur « Ma Dukes Closing Words », deux respirations parlées qui transforment la tracklist en cérémonie familiale plutôt qu’en simple compilation de couplets. Entre les deux, sur « Royalty », Busta invite ses propres enfants, CIE et Trillian, aux côtés de Ma Dukes. La transmission n’est pas un thème abstrait sur ce disque, elle en est l’ossature.
Qui était J Dilla, et pourquoi ça compte
Pour le lecteur qui découvrirait le personnage, un rappel s’impose, parce qu’on ne chronique pas DILLAGENCE II sans lui. J Dilla, natif de Détroit, membre fondateur de Slum Village et du collectif The Ummah avec Q-Tip et Ali Shaheed Muhammad, est l’un des producteurs les plus influents de l’histoire du hip-hop, et l’un des plus discrets. Sa signature tient dans ce que les puristes appellent la Dilla Time : une manière de désynchroniser volontairement les temps, de laisser la caisse claire trébucher juste à côté du kick, pour produire un swing bancal, ivre, profondément humain. Là où la MPC quantifie et met tout au carré, Dilla laissait respirer l’erreur. Ce groove non aligné a irrigué une partie entière de la musique du XXIe siècle, du néo-soul au jazz de Robert Glasper.
La relation avec Busta n’a rien d’anecdotique. Les deux hommes étaient amis autant que collaborateurs, et ce dès le milieu des années 90. Le premier grand rendez-vous remonte à « Still Shining » en 1995, un morceau produit par Jay Dee qui allait marquer des musiciens comme Glasper par son drumming vivant. Dilla figurait ensuite parmi les producteurs de Genesis (2001), l’un des sommets de Busta. Réciproquement, Busta posait son couplet sur « Geek Down », ouverture de The Shining, l’album posthume de Dilla en 2006. Busta a toujours rangé Dilla dans son trio de producteurs préférés, aux côtés de Dr. Dre et Q-Tip. Autant dire que ce disque n’est pas un exercice de style opportuniste, c’est une dette payée.
« This Woman » : deux fantômes dans la même pièce
C’est le morceau le plus poignant, et il mérite qu’on soit précis. Ce morceau « This Woman (feat. D’Angelo) ». Contrairement à ce qu’on lit parfois, Busta n’a pas composé un hommage volontaire à D’Angelo. L’histoire est plus troublante que ça. Le rappeur explique, dans son entretien au Popcast du New York Times, avoir reçu en cadeau, pendant la fabrication de l’album, une session inachevée que Dilla et D’Angelo avaient enregistrée il y a plus de vingt ans et dont Busta ignorait jusqu’à l’existence.
Le poids du morceau vient de là. D’Angelo, géant du néo-soul, complice historique de Dilla au sein des Soulquarians, s’est éteint d’un cancer du pancréas en octobre 2025. Les deux artistes réunis sur « This Woman » sont donc morts l’un et l’autre. Ce n’est plus un featuring, c’est une séance de spiritisme sonore : la voix de D’Angelo posée sur un beat de Dilla, deux disparus réunis sur la même bande, avec Busta, bien vivant, en passeur entre les deux. Ceux qui connaissent « So Far to Go », ce joyau de The Shining où D’Angelo posait déjà un refrain sur une prod de Dilla aux côtés de Common, entendront ici comme un dernier chapitre à cette trilogie soul. C’est bouleversant, et c’est sans doute le sommet émotionnel de l’album.
Le clip officiel, tant qu’à faire, est signé Hype Williams, l’homme qui a façonné l’identité visuelle démesurée de Busta dans les années 90, de « Woo Hah!! » à « Gimme Some More ».
La boucle, là encore, se referme proprement.
Un casting de gala, une couture de mixtape
Au-delà du duo fantôme, la liste des invités a de quoi faire tourner la tête. Lil Wayne s’invite sur « Talk Ya Shit » avec un couplet daté de 2011, Common et Jon Batiste closent sur « What We Got In Common », Ludacris et Anderson .Paak dynamitent « Kingpin (Knock Ya Head Off) », Talib Kweli et C.S. Armstrong nappent « Love & War », Big Sean et Honey Bxby s’occupent de « Wait 4 U », et T3 de Slum Village vient boucler la boucle Détroit sur « Lay Down ». On croise aussi les jeunes La Reezy et WATCH THE DUCK, preuve que Busta ne muséifie pas Dilla, il le fait dialoguer avec le présent.
Reste la question qui fâche, et un chroniqueur honnête doit la poser. Parce que les couplets ont été enregistrés à des époques très différentes, certains récents, d’autres vieux de dix ou vingt ans, DILLAGENCE II tient parfois davantage de l’album que du projet cousu main. On sent la logique du coffre que l’on vide, avec ses fulgurances et ses transitions un peu abruptes. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire, c’est la rançon d’un disque bâti sur des archives plutôt que sur une seule session d’écriture. La Dilla Time fait le reste : elle donne une cohérence organique à l’ensemble, même quand la tracklist part dans plusieurs directions.
Verdict
DILLAGENCE II n’est pas qu’un plaisir de fan, même s’il l’est totalement. C’est un objet de mémoire d’une rare tenue, où Busta Rhymes se met au service d’un ami disparu au lieu de se servir de sa légende. Le flow est affûté, les prods de Dilla n’ont pas pris une ride, et au milieu d’un casting où défilent Lil Wayne, Common ou Ludacris, c’est « This Woman » qui restera comme l’un des moments les plus poignants du rap 2026 : Busta y réunit deux légendes disparues, Dilla aux machines et D’Angelo au chant. On aurait aimé un séquençage un peu plus resserré, mais on ne boude pas un tel cadeau. Vingt ans après, le coffre-fort de Détroit avait encore de l’or dedans.
Note : 8/10
À écouter en priorité : « This Woman », « Royalty », « Kingpin (Knock Ya Head Off) », « Love & War », « Talk Ya Shit ».
Un dernier mot, plus personnel. Je suis Busta depuis ses tout premiers pas, alors autant jouer franc jeu : cette mixtape, je ne pouvais que l’aimer. Mais ma subjectivité de fan n’est pas une sentence, et je préfère vous laisser en juger par vous-mêmes. Si l’envie vous prend d’en débattre, de défendre vos titres préférés ou de m’expliquer pourquoi j’ai tort, on continue la conversation sur le Discord d’utopiaz. On vous y attend.
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