Anti-IA : enquête sur les origines, les chefs de file et l’argent d’une révolte

Olivier Tech Olivier Tech IA - Innovation 10 min de lecture
Anti-IA : enquête sur les origines, les chefs de file et l’argent d’une révolte

Le 10 avril 2026, peu avant l’aube, un cocktail Molotov embrase le portail de la résidence de Sam Altman, patron d’OpenAI, sur les hauteurs de San Francisco. Le suspect, Daniel Moreno-Gama, 20 ans, tente ensuite de fracasser les portes du siège d’OpenAI avant d’être interpellé, puis inculpé de tentative de meurtre.
En quelques heures, une étiquette s’impose dans tous les titres de presse : les « anti-IA ». Mais derrière ce mot commode se cache une réalité bien plus trouble, que j’ai voulu démêler.

Disons-le d’emblée : je suis de ceux qui aiment l’IA. Je m’en sers chaque jour, elle a transformé ma façon de coder, d’écrire, de chercher. Je crois à ce qu’elle apporte. Mais je serais malhonnête de ne pas voir l’autre versant. Mon métier de développeur, celui de chef de projet, comme des dizaines d’autres, pourrait être profondément bouleversé, voire remplacé, dans les années qui viennent, à mesure que l’IA et la robotique progressent. C’est précisément parce que je crois à cette technologie que je veux comprendre ceux qui la combattent. Passéistes ou lanceurs d’alerte ? Qui sont leurs chefs de file, et surtout, qui paie ?

Aux racines : du luddisme à la lettre de mars 2023

La méfiance envers les machines n’a rien de neuf. Au début du XIXe siècle, les luddites anglais brisaient les métiers à tisser mécaniques qui menaçaient leur gagne-pain. Deux siècles plus tard, le ressort reste le même : la peur du déclassement. Mais l’IA y ajoute une dimension inédite, celle du risque existentiel, une idée qui court d’Alan Turing dans les années 1950 jusqu’à l’avertissement de Stephen Hawking, en 2014, sur une intelligence qui finirait par dépasser la nôtre.

Le basculement moderne, lui, date de mars 2023. Une lettre ouverte portée par le Future of Life Institute réclame une pause de six mois sur les IA les plus puissantes. Elle recueille des dizaines de milliers de signatures. La même année, à Hollywood, les scénaristes et les acteurs de la WGA et de la SAG-AFTRA cessent le travail pendant des mois, exigeant des garanties contre l’IA. Le mouvement anti-IA moderne venait de naître.

Quatre familles qui ne se ressemblent pas

La première surprise de l’enquête, c’est qu’il n’existe pas un mouvement anti-IA, mais au moins quatre. Ils ne partagent ni les mêmes buts, ni les mêmes méthodes, ni le même argent.

Les « risquistes » de l’extinction

La première famille redoute une IA hors de contrôle. On y trouve PauseAI, fondé en 2023 à Utrecht par l’entrepreneur néerlandais Joep Meindertsma, dont la branche américaine est dirigée par Holly Elmore, docteure formée à Harvard.
À sa gauche radicale, Stop AI, créé en 2024 à Oakland par Sam Kirchner et Guido Reichstader, prône la désobéissance civile et le blocage des locaux. Plus feutré, ControlAI, issu de la société Conjecture de Connor Leahy, fait du lobbying jusque dans les couloirs du Parlement britannique. Au sommet de cette galaxie trône le Future of Life Institute du physicien Max Tegmark, dont plus de 134 000 personnes ont signé l’appel à stopper la course à la superintelligence.

La révolte des data centers

La deuxième famille n’a que faire de l’extinction : elle défend son cadre de vie. Partout aux États-Unis, des habitants se dressent contre les centres de données qui font grimper leurs factures d’électricité, assèchent les nappes et grignotent les terres. Le résultat est spectaculaire : au deuxième trimestre 2025, près de 98 milliards de dollars de projets de data centers ont été bloqués ou retardés, et 230 organisations réclamaient dès décembre 2025 un moratoire national. En France, le mouvement pointe une facture écologique vertigineuse : l’IA pourrait exiger l’équivalent de 5 à 7 réacteurs nucléaires d’ici 2030, tandis que la consommation d’eau des centres se compte déjà en centaines de milliards de litres par an.

La contestation en chiffres

  • 98 milliards de dollars de projets de data centers bloqués ou retardés aux États-Unis (2e trimestre 2025)
  • 230 organisations réclamant un moratoire national américain (décembre 2025)
  • 5 à 7 réacteurs nucléaires : ce que l’IA pourrait exiger en France d’ici 2030
  • 134 000 signataires de l’appel à stopper la course à la superintelligence

Les créatifs et les métiers menacés

Troisième famille, sans doute la plus nombreuse : les artistes, auteurs et travailleurs dont le savoir-faire est aspiré par les modèles. En octobre 2024, 11 000 artistes, musiciens et écrivains signent une lettre dénonçant l’entraînement des IA sur leurs œuvres comme une « menace injuste ». En mars 2026, 10 000 auteurs publient ensemble un livre entièrement vide, « Don’t Steal This Book », en signe de protestation. En France, les comédiens de doublage se mobilisent dès le 3 décembre 2024 contre les voix de synthèse. Ici, la peur n’a rien de théorique : elle a déjà un visage, celui d’un métier qui s’efface.

La frange qui bascule dans la violence

La quatrième famille est la plus inquiétante, et de loin la plus minoritaire. L’attaque contre Sam Altman n’est pas isolée. En novembre 2025, des engins incendiaires sont déposés près du data center Equinix de Vélizy-Meudon, en région parisienne. En janvier 2026, à Berlin, le groupe anarchiste Vulkangruppe sabote des câbles électriques et prive 45 000 foyers de courant durant cinq jours ; le parquet fédéral ouvre une enquête pour terrorisme. PauseAI comme Stop AI ont fermement condamné ces actes et affirmé que l’auteur présumé de l’attaque d’Altman n’a jamais compté parmi leurs membres. Il reste que cette violence, même marginale, jette une ombre sur l’ensemble du mouvement.

Follow the money : qui finance la peur

C’est le cœur de mon enquête, et le passage le plus révélateur. Suivre l’argent met au jour une asymétrie saisissante. PauseAI, l’un des groupes les plus visibles, a récolté environ 715 000 euros de dons depuis 2023. Son principal bailleur ? Le Future of Life Institute. Or ce même institut a reçu en 2021 une donation hors norme : 665,8 millions de dollars en cryptomonnaie, versés par Vitalik Buterin, cofondateur d’Ethereum. Elon Musk, de son côté, avait financé dès 2015 son tout premier programme de recherche sur la sûreté de l’IA.

Barres comparant 0,72 million d'euros de dons PauseAI à 666 millions de dollars de Vitalik Buterin au Future of Life Institute
Les dons cumulés de PauseAI face à la seule donation de Vitalik Buterin au Future of Life Institute, son principal bailleur. Sources : PauseAI, Future of Life Institute.

Autrement dit, une partie de la contestation « anti-tech » est financée par des fortunes nées de la tech elle-même. Il faut toutefois nuancer, honnêtement. Le Future of Life Institute assure ne recevoir aucun argent des géants de l’IA, et Vitalik Buterin, qui a depuis pris ses distances avec l’institut, n’a aucun rôle dans ses décisions. À l’autre extrémité de ce spectre, la révolte des data centers, elle, est décentralisée et dépourvue de financement central : des réunions publiques, des forums d’église, des collectifs de quartier. Et en France, l’AFCIA, fondée en 2015 par l’ingénieur Cédric Sauviat, ne publie aucune information sur ses ressources.

Un mouvement sans parti

Est-il de gauche ? De droite ? Ni l’un ni l’autre, et c’est peut-être ce qui le rend si redoutable.
Aux États-Unis, la contestation est ouvertement transpartisane. À droite, Joe Allen mobilise les populistes via le War Room de Steve Bannon, rappelant que « 78 % des électeurs de Trump veulent que les entreprises technologiques rendent des comptes ». À gauche, l’élue Francesca Hong et des démocrates de Géorgie ont remporté des sièges sur des programmes de restriction des data centers.
En France, la coalition Hiatus, lancée le 7 février 2025 autour du sommet de Paris, rassemble l’Union syndicale Solidaires et la Ligue des droits de l’Homme, ancrant la critique dans la société civile de gauche, tandis que l’AFCIA revendique une stricte neutralité partisane.

Ce qui soude ces courants, ce n’est pas une idéologie commune, c’est un état de l’opinion. Un sondage NBC de mars 2026 ne créditait l’IA que de 26 % d’avis positifs, contre environ la moitié d’opinions négatives. Le centre de recherche Pew mesurait la même année cinq fois plus d’Américains inquiets qu’enthousiastes.

Camembert : 50 pour cent d'opinion négative, 26 pour cent positive, 24 pour cent sans avis
L’opinion publique américaine reste massivement méfiante envers l’IA. Source : sondage NBC, mars 2026.

Et s’ils avaient raison sur un point ?

C’est ici que je me dois d’être honnête avec moi-même. On peut trouver les « risquistes » excessifs et condamner sans la moindre réserve la violence. Mais sur un point, les inquiets visent juste : l’emploi. Les chiffres de mon propre secteur donnent à réfléchir. Selon l’AI Index 2026 de l’université Stanford, l’emploi des développeurs de 22 à 25 ans a chuté d’environ 20 % depuis 2024, alors même que celui des développeurs de 30 ans et plus continuait de croître. Le choc frappe les juniors, ceux qui entrent tout juste dans le métier.

Barres : développeurs de 22 à 25 ans en baisse de 20 pour cent, ensemble du métier en hausse de 17,9 pour cent
Le choc de l’IA sur l’emploi se concentre sur les développeurs juniors. Sources : Stanford AI Index 2026, Bureau of Labor Statistics.

Faut-il en conclure que le métier se meurt ? Non. Le Bureau américain des statistiques du travail projette encore une hausse de 17,9 % de l’emploi de développeur entre 2023 et 2033. Goldman Sachs mesure de son côté environ 16 000 pertes nettes d’emplois par mois aux États-Unis liées à l’IA, un solde entre les postes supprimés et ceux créés par l’automatisation assistée. La vérité est nuancée : l’IA ne supprime pas le métier, elle en redistribue brutalement les cartes, et rebat aussi celles de bien d’autres professions, à mesure que la robotique s’invite dans les usines et les entrepôts. Quand je regarde mon propre avenir de développeur et de chef de projet, je ne vois pas une porte qui se ferme, mais un sol qui se dérobe.

Ma position : pour l’IA, mais lucide

Au terme de cette enquête, ma conviction n’a pas changé, mais elle s’est affinée. Je reste persuadé que l’IA est l’une des plus formidables inventions de notre époque, et je ne rejoindrai jamais ceux qui posent des engins incendiaires ou rêvent d’interdire la recherche. La technophobie n’a jamais protégé personne. Mais je refuse tout autant le déni. Derrière les slogans et les caricatures, le mouvement anti-IA soulève des questions que nous aurions tort de balayer : celle de l’eau et de l’énergie englouties, celle des œuvres pillées, celle des métiers bousculés, celle du pouvoir démesuré concentré entre quelques mains. On peut aimer l’IA et vouloir dans le même souffle qu’elle soit mieux partagée, mieux encadrée, plus juste. C’est même, j’en suis convaincu, la seule position tenable.

Sources

Enquête réalisée à partir de sources publiques. Les faits relatés relèvent d’affaires judiciaires en cours ou de déclarations rapportées par la presse ; les personnes citées bénéficient de la présomption d’innocence.

Olivier Tech

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